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Lukas Hradecky au Centre de Performance de l'AS Monaco, à La Turbie.Lukas Hradecky au Centre de Performance de l’AS Monaco, à La Turbie.

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ENTRETIEN – Lukas Hradecky : « Je suis authentique »

Gardien de l’AS Monaco et figure incontournable de la sélection finlandaise, Lukas Hradecky balade sa bonhomie et sa spontanéité sur les terrains depuis plus de quinze ans. Une espèce rare. 

« C’est déjà fini ? » La question, lancée avec un réel étonnement au terme d’un quart d’heure d’échanges à bâtons rompus dans l’auditorium du Centre de performance, en dit long sur le personnage. Lukas Hradecky n’est pas de ceux qui répugnent l’exercice médiatique. Au contraire, le gardien finlandais de 36 ans, champion d’Allemagne avec le Bayer Leverkusen, détonne par son naturel désarmant. Ces quinze minutes à parler des vertus du sauna, de la philosophie du sisu et de la manière dont il a peut-être, un jour de footing en forêt, semé un ours, ont suffi à le classer dans la catégorie des personnalités chaleureuses et extraverties. Un OVNI, donc, dans un football où chaque mot est pesé. Malgré une saison contrariée par quelques pépins physiques, rien n’a entamé ce qu’il est fondamentalement : un homme qui prend la vie du bon côté, s’y intéresse avec curiosité et ne joue aucun rôle. 

EN TCHÈQUE, « HRADEC » SIGNIFIE « PETIT CHÂTEAU », RENVOYANT DANS VOTRE CAS À L’IMAGE DE « DERNIER REMPART » DU GARDIEN DE BUT. C’ÉTAIT VOTRE DESTINÉE ? 

Il doit y avoir de ça, oui. (Sourire.) Plus sérieusement, ma position sur le terrain était claire depuis mon enfance. J’aime le football, j’ai essayé plusieurs postes en étant jeune mais tout me ramenait dans la cage. Je n’ai jamais eu envie d’en sortir. 

PARCE QUE VOUS AIMIEZ LE POSTE ? 

Oui… et parce que je détestais, et je déteste toujours, courir ! (Sourire.) Gardien, c’est le seul poste qui me permettait de jouer sans cavaler. Courir autant que mes coéquipiers dans le football moderne… Nah, ce n’est pas pour moi ! 

POURTANT, COURIR VOUS A PROBABLEMENT SAUVÉ LA VIE EN 2019. C’EST VRAI, CETTE HISTOIRE D’OURS CROISÉ LORS D’UN FOOTING EN FORÊT EN SLOVAQUIE ? 

(Hilare.) La légende court toujours ! Aujourd’hui encore, je suis incapable de dire si c’était un gros chien ou un ours. Quelque chose bougeait dans les feuillages. Sur le moment, ça m’était égal : j’ai pris mes jambes à mon cou et j’ai filé aussi vite que j’ai pu. Les préparateurs sportifs du Bayer Leverkusen peuvent le confirmer. Je portais une montre connectée stockant toutes mes données pendant la pré-saison. De retour au club, ils m’ont demandé ce que j’avais fait pour avoir le pouls le plus élevé de tous les entraînements de l’été. (Rire.) 

EN 1990, VOTRE PÈRE QUITTE LA TCHÉCOSLOVAQUIE EN FAMILLE POUR JOUER AU VOLLEY-BALL EN FINLANDE À UN NIVEAU SEMI-PRO. VOUS AVEZ UN AN. QU’EST-CE QU’ELLE DIT DE VOTRE FAMILLE, CETTE CAPACITÉ À TOUT QUITTER POUR UNE NOUVELLE AVENTURE ? 

Cela démontre un gros caractère. Il faut avoir un certain courage pour commencer une nouvelle vie dans un pays étranger avec un enfant en bas âge. En novembre 1989, l’année de ma naissance, la Tchécoslovaquie a connu la révolution de Velours* marquant le début d’un nouveau pays. C’était une époque de grands changements et d’incertitudes. Mes parents ont été courageux de s’installer à l’étranger, dans une nation qui leur offrait plus de possibilités et une meilleure qualité de vie. Ils ont pris un grand risque et sont allés au bout de leur idée, puisqu’après tout ce temps, ils vivent toujours en Finlande. 

VOUS AVEZ GRANDI À TURKU. A QUOI RESSEMBLE LA VIE LÀ-BAS ?

Oh, c’est une ville charmante, vraiment très agréable. Les rues sont tranquilles et propres. J’y ai mené une existence paisible. A l’époque, nous avions de très longs hivers. Je me souviens patiner et jouer au hockey sur glace de novembre à avril, puis au football de mai à octobre. Aujourd’hui, le changement climatique a un peu modifié la donne.

VOUS Y RETOURNEZ SOUVENT ?

Oui, chaque année. Je n’ai pas besoin de partir à Ibiza ou je-ne-sais-où pour profiter de mes vacances, je rentre juste chez moi. Je vis dix à onze mois dans un autre pays, je n’ai qu’une envie en fin de saison, retrouver ma maison et mes proches.

LORS DE VOS DÉBUTS À ESBJERG, VOUS ÉTIEZ SI NERVEUX QUE VOUS REDOUTIEZ DE DEVOIR TOUCHER LE BALLON ET FAIRE DES ARRÊTS. QU’AVEZ-VOUS FAIT POUR Y REMÉDIER ?

J’étais un jeune gardien de but, peu sûr de moi, qui ne savait pas bien gérer la pression. De nos jours, beaucoup de personnes auraient eu besoin de consulter un psychologue pour régler ce genre de choses. Dans mon cas, j’en ai discuté avec ma famille et mes amis, et j’ai fait beaucoup d’introspection.

C’EST DIFFICILE À CROIRE, AUJOURD’HUI, EN VOYANT VOTRE CONFIANCE ET VOTRE BONHOMIE. 

Oui, c’est vrai. J’ai décidé que le mieux était de profiter et de vivre cette carrière à fond, d’autant qu’elle est à la fois courte et longue.

LES PERSONNES QUI VOUS ONT CROISÉ S’ACCORDENT SUR VOTRE AUTHENTICITÉ, VOTRE ACCESSIBILITÉ ET VOTRE JOVIALITÉ. EST-CE DUR DE RESTER SOI-MÊME DANS LE MILIEU DU FOOTBALL ?

Je comprends que ce soit un challenge pour certains, mais ça n’a jamais été un problème pour moi. Au contraire, cela aurait été bien plus dur de me prendre pour quelqu’un d’autre. En Finlande, en sélection ou en club, les gens me connaissent. Ils savent qui je suis, un mec sympa et authentique. J’aime boire une bière de temps en temps, ce n’est un secret pour personne que j’aime profiter de la vie sans que cela nuise à mes performances sur le terrain. Je pense même que c’est une bonne et saine combinaison.

UN JOURNALISTE ALLEMAND VOUS A QUALIFIÉ « D’ESPÈCE EN VOIE DE DISPARITION ».

(Rire.) Eh bien, je crois qu’il confirme ce que je viens de vous dire. Avec l’évolution des médias et des réseaux sociaux, ainsi qu’avec la professionnalisation du football, les joueurs sont de plus en plus formés à l’exercice médiatique. Ils peuvent parfois avoir peur de partager leur opinion. C’est pourquoi je pense que l’authenticité est en train de disparaître dans le monde du football et ça me rend triste parce que j’aime le vrai contact humain. Ce n’est pas seulement le football, c’est la société dans son ensemble. Je suis peut-être de la vieille école, mais je n’aime pas la direction que tout cela prend.

EN FINLANDE, IL EXISTE UNE PHILOSOPHIE SISU. DE QUOI S’AGIT-IL ?

C’est une combinaison entre plusieurs vertus telles que la persévérance, le courage, la résilience ou la ténacité. C’est quelque chose dont les Finlandais sont très fiers et qui les a aidés à résister lorsque la Russie a attaqué le pays sans parvenir à battre notre petite armée durant la Guerre d’Hiver en 1939-1940. Qui sait, si nous n’avions pas eu sisu… C’est resté ancré en nous, et la philosophie continue de vivre parmi les Finlandais.

EST-CE QUE REFUSER MANCHESTER UNITED EN 2010 POUR COMMENCER VOTRE CARRIÈRE DE GARDIEN N°1 AU DANEMARK EST LA CHOSE LA PLUS SISU QUE VOUS AYEZ FAITE ?

Ce n’était pas facile, mais je pense qu’il y a des décisions plus difficiles dans la vie. Jusqu’à aujourd’hui, je suis persuadé que c’était la bonne décision. D’autres personnes auraient sauté sur l’occasion, même si cela signifiait être le quatrième ou le cinquième gardien de Manchester United et devoir être constamment prêté pour engranger du temps de jeu. Je pense que le chemin aurait été bien plus difficile (en signant chez les Red Devils), donc j’ai décidé de ne pas y aller.

VOUS PARLEZ RÉGULIÈREMENT DE VOTRE PASSION POUR LE SAUNA. COMMENT L’EXPLIQUEZ-VOUS ?

C’est culturel en Finlande. Il y a cinq millions d’habitants et trois millions de saunas ! (Face à notre étonnement.) Je ne plaisante pas, c’est complètement fou ! Tout le monde en a un chez soi. Vous êtes déjà venu en Finlande ?

NON, JAMAIS.

C’est une expérience à vivre, vous verrez. Ce sont de petits saunas intégrés aux salles de bain. Chez nous, les gens l’utilisent tous les soirs. Bien sûr, cela fait également partie du sport en Finlande. Pour célébrer une victoire avec la sélection nationale, on file tous au sauna. C’est la meilleure manière de se relaxer. Dans un sauna, il n’y a pas de rôle ou de hiérarchie. Personne n’est supérieur à l’autre. Vous êtes nus et vous parlez de tout, de vos pensées, de vos émotions. C’est un moment bénéfique dans la vie d’un groupe.

AVEZ-VOUS INITIÉ DES COÉQUIPIERS À MONACO ?

On en a un au Centre de performance et pour être honnête, il est assez régulièrement utilisé. J’ai trouvé quelques copains de sauna. (Rire.)

SI ON DOIT RÉSUMER, VOTRE SAINTE TRINITÉ SERAIT LE FOOTBALL, LE SAUNA ET LA BIÈRE ?

(Rire.) Oui, c’est très bien, même si je ne suis pas très croyant. 

APRÈS UNE VICTOIRE AVEC LA FINLANDE, VOUS AVEZ BU LA PINTE D’UN SUPPORTER AVANT DE LUI ENVOYER UNE CAISSE PLEINE « EN RÉPARATION ». C’EST DU LUKAS TOUT CRACHÉ ?

C’est du Lukas version classique, oui (Rire.) Ça me décrit parfaitement bien.

VOUS DÉFINIR COMME UN AMATEUR DE HOUBLON, EST-CE AUSSI UNE MANIÈRE DE CASSER LE MYTHE DU SPORTIF À LA VIE D’ASCÈTE ?

On ne m’a jamais reproché ou dit quelque chose de négatif à ce propos. Je ne pense pas qu’il s’agisse de casser le mythe, mais de dire que les footballeurs, au même titre que les sportifs professionnels, sont des gens normaux. Je suis quelqu’un de très professionnel, je sais ce que je dois faire et ce que je ne dois pas faire. Boire une bière de temps en temps n’est pas problématique pour moi. C’est une relation très saine. J’aime profiter de la vie.

DEPUIS LA RETRAITE INTERNATIONALE DE L’UN DE VOS MEILLEURS AMIS, TEEMU PUKKI, PEUT-ON DIRE QUE VOUS ÊTES LE FOOTBALLEUR FINLANDAIS LE PLUS CONNU ?

(Sourire gêné.) Cela dépend à qui l’on s’adresse. Si vous parlez au fan actuel ou à quelqu’un qui s’intéresse ponctuellement au foot, il connaîtra probablement mon nom. Mais je pense que Sami Hyypiä (vainqueur de la Ligue des Champions avec Liverpool) ou Jari Litmanen (C1 1995 avec l’Ajax Amsterdam) sont plus connus. J’ajoute aussi Pukki à la liste. On a joué ensemble une saison à Brondby et partagé un appartement. Quand j’ai signé à Francfort (Allemagne), il a pu garder mon logement pendant le préavis de deux ou trois mois. Je l’imaginais dans l’appartement avec une fourchette, une assiette et un couteau. (Rire.) Il ne savait pas cuisiner. J’espère qu’il a changé maintenant qu’il a une famille, mais c’était laborieux à l’époque. Il n’était bon qu’à commander à manger. (Rire.)

QUAND VOUS ÉTIEZ ENFANT, VOUS RÊVIEZ DE CONDUIRE DES BUS…

(Il coupe.) Et j’adorais dessiner des bus. Il y avait des dessins partout chez ma grand-mère, c’était mon hobby principal. D’ailleurs, je passe le message : si un jour, je n’ai plus rien à faire, je serais ravi de conduire le bus du club. (Rire.)

D’AUTRES IDÉES DE RECONVERSION, COMME OUVRIR UN BAR ?

En fait, j’en ai déjà ouvert un à Helsinki et Pukki est l’un des copropriétaires avec mes frères, aussi. (Rire.) C’est un bar décontracté, où l’on sert des cocktails, des pizzas et où l’on propose une belle sélection de bières. Le jour où vous visitez Helsinki, faites moi signe, je vous inviterai !

QU’AIMERIEZ-VOUS QUE LES GENS RETIENNENT DE VOUS LE JOUR OÙ VOUS RACCROCHEREZ LES GANTS, L’HOMME OU LE GARDIEN ?

L’homme, sans hésitation. De mon côté, je me souviendrai de mes coéquipiers, des moments sympas, des célébrations et aussi de quelques bons matches. Mais le plus important à mes yeux a toujours été de vivre à fond cette expérience et de bien traiter les gens.

Propos recueillis par Jérémie Bernigole

* Provoquée par un rassemblement étudiant violemment réprimé par la police, cette manifestation a débouché sur le renversement pacifique du régime communiste en Tchécoslovaquie en novembre-décembre 1989, ouvrant la voie à la démocratie et posant les bases de l'indépendance nationale de la Slovaquie, proclamée quatre ans plus tard. 

Publié le 22 Mai. 13:35

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