Les sociétaires du Walking Foot Monaco se retrouvent deux fois par semaine pour assouvir leur passion du ballon rond, sans sprint ni prise de tête…
Les pétarades lointaines traversent l’air du petit matin en ce samedi 25 avril. On imagine une voiture de course, rouge, toujours rouge, à l’élégance surannée, lancée à toute vitesse jusqu’à Mirabeau, son V12 résonnant dans tout Monte-Carlo. L’une de ses vieilles dames que l’on ne sort qu’une ou deux fois par an, comme au Grand Prix de Monaco Historique, une monoplace d’exception, bichonnée comme une relique, souvent capricieuse, parfois récalcitrante, toujours vivante, encore plus lorsqu’elle se trouve entre les mains d’un gentleman driver venu égayer, le temps d’un week-end, un public de connaisseurs. Ces fanatiques aux tempes argentées qui, nostalgiques d’une certaine époque du sport auto, sont arrivés dès potron-minet pour humer l’odeur du carburant et du caoutchouc brûlé.
A quelques coups de volant de là, des joueurs en survêtement rouge et blanc foulent la pelouse synthétique du stade des Moneghetti. Cheveux grisonnants, genouillère ajustée et chaussettes baissées, ils s’échauffent consciencieusement, histoire de mettre doucement « la machine en route », même s’ils ne résistent pas à la tentation de caresser la balle entre deux pas-chassés. A l’instar des bolides qui tournent simultanément autour du mythique tracé, ces seniors du ballon rond ont eux aussi négocié quelques concessions pour continuer d’assouvir leur passion. Pas de sprint voire même pas de course du tout, pas de contact, pas de tête, pas de numéro de soliste ni de tir en lucarne. Juste la technique, la passe, le placement et l’adresse.
BIENFAITS POUR LA SANTÉ
Né en Angleterre en 2011, le Walking Football est une adaptation du foot traditionnel, pensée pour les plus de 50 ans mais ouverte à tous ceux recherchant une pratique plus douce, moins sujette aux blessures. Popularisée en France sous le nom de « foot en marchant », la discipline se joue à 5 contre 5 sur un terrain aux dimensions forcément réduites, l’objectif restant de marquer des buts dans des cages miniatures. Son essor est tel qu’une Coupe du monde est disputée chaque année par plus de vingt pays. Si Monaco n’y a encore jamais participé, la cité- Etat dispose depuis juillet 2025 d’un club affilié au Challenge Prince Rainier-III. « On le doit à nos amis niçois, qui nous ont initié à la pratique. Comme ça faisait une trotte d’aller jouer chez eux, on a décidé de monter notre propre équipe », raconte Jean-François Taburchi, responsable-trésorier du Walking Foot Monaco (WFM) et bras droit du président Elio Rossi. Depuis qu’il a rechaussé les crampons, le retraité de 78 ans retrouve « une seconde jeunesse ». Très investi – « parfois trop », dirait son épouse -, il gère le site internet du club, s’occupe des équipements et même des compositions d’équipes. « Qui sera là jeudi au Devens et samedi aux Moneghetti ? » demande-t-il chaque semaine dans la boucle WhatsApp de l’équipe.

Accroupis : Rémy Lopez, Franck Merlo, Raymond Mariottini, Jean-François Taburchi, Alain Themelin, Patrice Ehret, Jean-Yves Dumont.
Ce matin-là, ils sont une vingtaine à avoir répondu présent parmi les 31 licenciés, tous vêtus aux couleurs du WFM, la moitié en maillot blanc, l’autre en rayé, dont le doyen Gennaro Cattel, bientôt 79 ans. Le bras en écharpe, ce dernier ne joue pas, mais il est quand même venu rendre visite aux copains et aux copines – le foot en marchant prônant la mixité. « La pratique est plébiscitée car elle est excellente pour le coeur en plus d’être très conviviale. Une fois qu’on met les pieds là-dedans, on n’en sort plus », jure le responsable, sur le point de lancer un match entre membres du club. Il cite des études médicales et scientifiques mettant en exergue l’impact positif sur la santé cardiovasculaire et physique, et prévient en souriant : « Ne croyez surtout pas que c’est un sport de vieux ! »
Les préjugés sont assez vite chassés. Aussitôt les premières passes échangées, les stratégies s’établissent et les filets se mettent à trembler. « Il y a combien, 3-1 ou 4-2 ? » On ne sait plus, on a arrêté de compter. Les seniors ont encore de beaux restes, et la langue bien pendue. La moindre imprécision est inévitablement sanctionnée d’une taquinerie : « Dis moi, t’as laissé ton pied droit à la maison ? » « L’ambiance est très bonne, fait constater Raymond Mariottini. J’avoue avoir émis des réserves quand on m’a proposé d’essayer ce sport, mais je l’ai rapidement adopté. » S’il s’adonne à « trois ou quatre séances par semaine » entre Monaco et Saint-Jean-de-Beaulieu, c’est parce que ce « jeu technique est aussi prenant que la version traditionnelle ». Il complète : « Et puis, il faut bien accepter qu’on n’a plus l’âge de courir derrière un ballon. Si on aime vraiment trop le foot, le Walking est une très bonne alternative ».
ÉLOGE DE LA PATIENCE
Jean-François Taburchi, lui, est rattrapé par son corps. Foutu tendon d’Achille ! Il en profite pour expliquer les autres subtilités de ce sport : « On ne doit pas faire plus de trois touches de balle ni rentrer dans la petite surface de réparation, sous peine de rendre le ballon à l’équipe adverse. » Une drôle de mécanique qui paraît simple au premier regard. Sauf qu’une fois lancé, balle au pied, le cerveau tourne à plein régime. Les automatismes de toute une vie de footballeur remontent à la surface, traîtres, et c’est une lutte permanente contre ses propres réflexes : ne pas courir alors que l’espace s’ouvre dans la défense adverse, respecter le quota de touches et ne pas tenter ce petit pont qui alimenterait les conversations jusqu’au prochain entraînement…
« Le plus dur, c’est de ne pas courir, tranche Franck Merlo, qui a traîné ses crampons en amateur à Monaco, Cap-d’Ail et Beausoleil, et fait son jubilé en Guinée-Conakry. Jouer en une ou deux touches de balle demande aussi une certaine qualité technique. Ça me rappelle ma jeunesse, qui est loin derrière moi ! » Elle n’est pourtant pas si lointaine, cette jeunesse, quand le WFM embarque ses joueurs dans des tournois amicaux pour disputer des parties à l’enjeu relatif, où le plaisir de se retrouver prévaut sur le résultat. Le 30 mai, c’était à Monaco de recevoir des clubs voisins en mémoire de Thierry Lejour, un compagnon de jeu emporté en octobre 2025. Tout le WFM était là.
Ce samedi-là, les footballeurs rendent le terrain à dix heures pile. Les monoplaces, elles, continueront de vrombir dans les rues de Monaco jusqu’en fin de journée, insatiables. En regagnant les vestiaires, Franck Merlo prend le temps de se retourner. « Je voudrais remercier Jean-François et Elio pour tout ce qu’ils font pour l’équipe. Tel un gosse, je n’ai qu’une hâte : retrouver les copains le samedi matin pour jouer ! »






























